“Je ne suis toujours pas parvenue à lire ‘Le Deuxième Sexe’”

Le premier livre qui vous a marqué ?

Sa Majesté des Mouches, par William Golding. C’est un livre lu au collège, à un âge où j’étais au bas de l’échelle de socialisation hiérarchique – un âge de violence plus ou moins cachée, la possibilité que celle-ci soit présente dans les acouphènes. Un âge que j’ai trouvé très difficile, brutal à traverser.

Lire Golding fut un soulagement dans le sens où il constituait un îlot de familiarité : je me souviens d’avoir ressenti un fort sentiment de reconnaissance, dans tous les sens de la polysémie du terme, car ce qu’il montrait d’une dynamique de groupe me confirmait que ce qu’il semblait ont vu, il a nié. des adultes, ils existaient. Je me sentais moins seul.

Celui qui parle le mieux d’amour ?

Les Œuvres Complètes de Maggie Nelson. Sa vision d’une certaine intensité de la présence au monde ainsi que de l’amour amoureux, sa manière d’aimer mais aussi de vouloir être aimée, la manière dont elle érotise la possibilité de l’abandon à l’autre comme la plus désirable entre deux individus (cette qualité de relation, de territoire partagé), résonne assez fortement avec la mienne. près de l’idée “d’intimité spontanée et inconditionnelle” trouvé chez Murakami il y a quelques temps à Amateurs de Spoutnik.

Sans avoir lu jusqu’ici de liberté, j’ignore ce qu’elle contient comme grande idée liée à l’amour, la façon dont on survalorise l’idée de liberté absolue, qui évidemment n’existe pas ; le “soin” et le souci de l’autre, le souci d’une relation avec tout le travail, la patience que cela implique et engage comme, sans aucun doute, la seule manière valable d’être au monde. Touche-moi, parle-moi.

Celui qui te fait rougir ?

Le pharmacien d’Esparbec. Je ne sais pas si cela a quelque chose à voir avec la honte que cette littérature pornographique complètement hétéronormative et phallocentrique ait travaillé sur moi – même si je n’ai pas fini le livre, de manière répétitive… Je l’ai lu quand je cherchais des sources de inspiration pour composer les parties que je voulais érotiques Hommes (J’ai été tenté d’aller dans le porno en écrivant sa grande scène de masturbation, avant de commencer à l’écrire, et puis non, je ne suis pas allé dans cette direction parce que je n’en avais pas envie).

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Je ne sais pas ce que l’efficacité de cette littérature a sur moi, en termes de part entre l’inné et l’acquis, dans les mécanismes de mon propre désir, de la construction culturelle patriarcale de fait la sienne, mais j’ai trouvé l’écriture de Esparbec et les siens. théories sur les genres littéraires, ses réflexions sur la production de l’écriture et de la technique tout à fait pertinentes, fines, passionnantes.

Quelle main est la vôtre ?

Dans la même veine d’inspiration qu’Esparbec, j’avais envie de lire je vais cracher sur vos tombes, de Boris Vian. Je l’ai trouvé sexiste, misogyne, presque pédophile ; avec une exhibition de rapports uniquement d’objectivation entre les corps, avec une dégradation systématique du désir féminin.

Je n’ai pas cherché à faire la distinction entre la nécessité de ces ingrédients dans l’économie narrative et la vision personnelle de Vian : ça m’a dégoûté, ça m’est tombé des mains trop vite. Il parait que les millenials détestent ce texte, je ne suis pas surpris. Je trouve que ce refus de leur part est un signe fort de valeurs qui évoluent dans le bon sens.

De quoi êtes-vous obsédé ?

La première page de Argonautes m’obsédait complètement. Déjà, pour le pouvoir de donner : il faut être incroyablement sûr de son talent et de son travail, follement conscient de ses forces, de ses capacités et de ses limites pour se permettre, point barre, et dans l’ouverture du livre en plus.

Ensuite, pour son équilibre : cette page ne rassemble que tout ce qui m’intéresse en littérature ; tout ce que je recherche, tout ce que je veux viser quand j’écris. Un mouvement parfait entre force et vulnérabilité ; la crudité frontale et exposée et l’immense délicatesse; l’incarnation la plus sensorielle et la plus ancrée, et la poésie pure.

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Cette première page sensible, offerte, abandonnée et pourtant inattaquable, construite en toute maîtrise, constitue un équilibre absolument parfait qui me paraît insurmontable.

Celui qui rit ?

sexe féminin d’Anne Akrich m’a beaucoup fait rire avec son humour féroce et donc juste sur les hommes cisgenres et leurs comportements – souvent erronés, du moins, problématiques voire graves le plus souvent – tels qu’ils sont construits par le patriarcat.

Mais c’est aussi un livre sérieux, d’une mélancolie très fine, discrète, presque cachée. Par pudeur j’imagine.

Qu’est-ce qui te fait pleurer ?

ils sont renversés de Lola Lafon m’a fait pleurer. Ce que ça dit sur le pardon, en fin de compte. Les lettres au père contenues dans Les nuits d’été par Thomas Flahaut et Vers la violence de Blandine Rinkel, m’a aussi ému aux larmes.

A cet égard je trouve que celui de Blandine Rinkel peut aussi s’appliquer à certains amours amoureux – on voit l’autre jusque dans ses défauts, ses aspects, ses dimensions les plus misérables et les plus sordides, on le voit pleinement, dans son ensemble, en totale lucidité, et pourtant , nous aimons ça. On adore quand même. On l’aime malgré tout et parfois même pour ça. Petitesse et défauts, saleté sale – tous les produits de la faiblesse qui peuvent conduire à l’envie de protéger. Nous accueillons l’autre dans tout ce qu’il est avec une empathie totale, une compréhension illimitée ; nous embrassons cette faiblesse. On le comprend, on le pardonne. Dans une certaine mesure. Celui où tu te blesses, où tu te mets en danger. Où l’on ne peut se laisser prendre sous peine d’autodestruction. Donc, vous devez casser, pour vous sauver. C’est vraiment bien.

Celui qui vous console ?

Je ne peux pas en choisir un seul. Les œuvres de Deborah Levy, Lola Lafon, Raymond Carver, Jean-Patrick Manchette, Thomas Flahaut, Jakuta Alikavazovic m’ont réconforté. Ce sont des écrivains qui offrent un câlin, une tape sur l’épaule.

Des écrivains qui tombent et s’élèvent, presque sans fin, ou montrent des personnages de cette trempe, face à la vie et à ses difficultés les plus courantes, les plus ordinaires, les plus communes.

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Des auteurs qui me semblent avoir chacun un goût pour les relations profondément horizontales entre les humains, entre les humains et le monde, et s’attachent à mettre en scène ces échanges, ces interactions. Il n’y a jamais de surplomb dans leur look. Ils offrent des territoires doux. Et, quand ce n’est pas le cas, je pense à Manchette en particulier, on sent qu’il a le regret – la douleur – de ne pas pouvoir faire ça, simplement parce que la réalité n’est pas comme ça.

Qu’est ce que tu n’as pas compris?

Pendant des années, j’ai entendu parler d’Alain Damasio comme d’un auteur très important. J’ai fini par y aller en commençant par son roman jeunesse, Scarlett et Novak. J’ai trouvé le texte sans le moindre intérêt, homophobe par endroits, la projection notamment d’une scène d’agression sexuelle étant parfaitement inutile. Voyeuriste.

J’ai dit non merci, je m’en vais, il y a trop de choses importantes à lire pour perdre du temps avec des auteurs déjà datés de leur vivant, qui refusent de réfléchir à la dimension politique des représentations. A travers cet échantillon de son travail, je n’ai pas compris la moindre de son importance supposée.

Celui que vous vouliez lire depuis des années, mais que vous n’aviez jamais eu le temps de lire ?

Je garde Proust pour bien plus tard, et, très mystérieusement, je n’arrive toujours pas à lire Le deuxième sexe par Simone de Beauvoir. Il s’agit sans aucun doute d’une grave lacune. Je l’ai en ma possession, j’ai essayé plusieurs fois d’y aller, je n’y arrive pas. Je n’ai aucune explication à cette réticence.

Jusqu’à l’âge où je lis Souvenirs d’une jolie filleil y a longtemps (j’avais à peu près le jeune âge du narrateur sur scène), qui me paraissait écrite d’une autre planète, envahie par des considérations super-bourgeoises qui ne me parlaient nulle part, en elles-mêmes a.

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